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mardi 3 février 2009

L’enterrement de Couperin


Dictée faite à Antoine Pignard-Duplessis, s.d. [1792]

«Le quatre du présent mois de février on a enterré à Saint-Gervais Monsieur Couperin, organiste de la dite église, à l’occasion de cette (sic) enterrement, il s’est passé une scène qui [a] fait du bruit. Plusieurs prêtres, à l’instigation de Monsieur Pluyette, sacristain des messes, ont signé une lettre d’invectives, laquelle a été envoyée au fils aîné du défunt, ils lui ont ainsi aussi envoyé le cierge et l’honoraire de leur présence.

Monsieur Veytard doit faire une sérieuse attention à cet article
, etc
.»

Les chiffres (de 1 à 9) ont été transcris au bas de cette énigmatique pièce et suivies des caractères VEY Détrevaux Pluyette Huré I ALPHABET et des lettres R X, et le tout est signé Duplessis, prêtre.

C’est en travaillant sur le choix des pièces de notre exposition à venir (sur les tribunaux provisoires de la Révolution : tribunal des Dix, tribunaux criminels provisoires et tribunal du 17 août 1792) que nous avons déniché cette étrange dictée que l’accusateur public a fait transcrire au prêtre Duplessis. On se rappellera cette histoire amusante de lettres anonymes envoyées par un nommé Antoine Pignard-Duplessis, diacre d’office à Saint-Gervais de Paris pour dénoncer le vicaire et les sacristains de cette paroisse :

"On recommande à vos prières trois filoux qui soulèvent tout l’argent du bon curé Veytard. Ces quatre filoux sont Destrevaux vicaire, Pluyette sacristain de la petite sacristie, Huré sacristain de la grande sacristie".

Ce même Pignard-Duplessis qui fut déchargé de l’accusation le 27 mars 1792 (Z/3/60, jugement du 27 mars 1792), il se déprêtrisa ensuite et se fit remarquer comme aumônier d’un bataillon de la garde nationale avant d’être élu électeur du département de Paris (lire ce billet)

Mais revenons à cette dictée qui semble avoir servi de pièce d’expertise pour reconnaître Pignard-Duplessis comme auteur des lettres anonymes. On lui a donc fait transcrire un extrait du registre des sépultures de Saint-Gervais du «quatre du présent mois de février» (ni le jour ni l’année ne sont indiqués). On a «enterré Monsieur Couperin», s’agit-il de François le père, l’organiste et claveciniste réputé? mais celui-ci est mort le 11 septembre 1733. Mais on sait il qu’il laissa l’orgue de Saint-Gervais à son cousin Nicolas …qui s’appelait aussi …Couperin, s’agit-il de ce cousin?

Plus loin dans la dictée, on évoque une «lettre d’invectives envoyée au fils aîné du défunt», s’agit-il de François-Laurent, mais celui est mort peu après 1735…

Bref on a du mal à trancher…

Quand on sait que toutes les pièces des BMS (baptêmes, mariages et sépultures) établis avant 1792 dans les paroisses de Paris ont disparu dans les incendies de la Commune de 1871, je pensais avoir trouvé une information très importante qui aurait complété l’histoire de François Couperin…mais faut pas rêver tout de même, le temps des découvertes «extraordinaires» dans les archives est révolu je pense…

N’empêche que cette découverte dans les cartons des pièces à conviction de la sous-série Z/3 m’a permis de rechercher un peu plus dans les archives de la paroisse de Saint Gervais.

Si on se réfère au Guide des sources de l’état civil parisien par Christiane Demeulenaere-Douyère (il s’agit bien du même conservateur général de l’enquête du Régent …comme quoi, soit c’est une pure coïncidence, soit il y a effectivement une «loi des séries»). Notons au passage que cette édition de 1983 des AD de Paris (de 70 pages et de 23 planches d’actes d’état civil reconstitués de Parisiens célèbres) est la meilleure source qui puisse exister de l’état civil parisien (les informations sur le site des AD de Paris sont très lacunaires)…

Ce guide des sources de l’état civil parisien nous renseigne sur le sort des registres paroissiaux de Saint-Gervais :

  1. Dans le fonds de l’Archevêché des Archives de Paris, il n’y a rien sur les sépultures. À la paroisse de Saint-Gervais, les registres des sépultures ne commencent qu’à partir 1802 (et jusqu’en 1866), donc rien sur cette pièce originale qui a servi de dictée à Pignard-Duplessis.
  2. Rien non plus pour ces dates dans la série V. 6E des AD de Paris (il s’agit des registres échappés des incendies de 1871 ou entrés postérieurement aux AD de Paris).
  3. Et enfin, pour Saint-Gervais, la BnF (coté : ms 32838) conserve certes les registres des baptêmes (de 1531 à 1712), des fiançailles et bans (de 1580 à 1694), des mariages (de 1608 à 1712) et des sépultures de 1639 à 1712...mais tout cela est bien antérieur à la mort des Couperin (que ce soit le père, le fils ou le cousin).

On ne saura donc sans doute jamais la raison pour laquelle, à l’enterrement de Couperin, «plusieurs prêtres, à l’instigation de Monsieur Pluyette, sacristain des messes, ont signé une lettre d’invectives envoyée au fils aîné [de Couperin]».

jeudi 20 novembre 2008

Bocards et patouillets ou la naissance «du tumulte intestin»

(image tirée de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert)

Savez-vous ce que sont les bocards et les patouillets ? Cela nous renvoie à l’histoire des mines.

C’est l’occasion d’expliquer ces deux termes amusants puisqu’en ce moment je rédige un nouveau type d’instrument de recherche : j’indexe toutes les tables des matières des registres du Conseil général des Mines en F/14/17945 et suivants (années 1831 et suivants) pour reconstituer virtuellement le contenu du registre en utilisant des mots-clés appropriés genre type d’établissement, action, rapporteur, date de la séance, etc. Pour se faire une idée de cet instrument de recherche, voyez celui élaboré par Lionel Latty, IDHE-Nanterre en 2005 pour le Conseil général des Mines du 9 janvier 1811 au 6 septembre 1830 en F/14/17920 à 17944 sur le site des Archives nationales, rubrique Instruments de recherche puis F/14.

Rappelons qu’il existe deux espèces de minerais : celles en masses compactes et celles en grains pour l'autre. Il est donc essentiel de trouver une machine qui puisse s'appliquer à leur différent caractère.

Le bocard est une machine composée d'un patouillet, d'un lavoir et d'un égrappoir, à travers lesquels passe le minerai, je reprends la description extraite d'un mémoire d’un maître de forge à Bayard-sur-Marne et glanée sur internet (je n’ai plus la référence mais il est facile de la retrouver), c’est fort agréable à lire et ne ratez surtout pas la séquence de la naissance «du tumulte intestin»…c’est un peu plus loin dans la description…

«le bocard est composé de deux jumelles perpendiculaires, assemblées et arc-boutées sur une semelle; elles sont distantes l'une de l'autre de 26 pouces pour recevoir cinq pilons 1, 2, 3, 4, 5, de cinq pouces quarrés chacun, auxquels sont assemblés à angles droits des mantonnets de fonte ou de bois, qui répondent à trois rangs de cames de fer, espacées à tiers - point sur la circonférence de l'arbre horizon - en sorte qu'il y ait toujours un pilon levé entre un qui s'élève et un qui retombe; ces pilons sont garnis à la partie inférieure d'une fret et d'une plaque de fer percée de cinq trous, pour recevoir cinq fiches forgées sur l'étampure des trous; au lieu de cette plaque, souvent on met un pilon de fonte, du calibre de la pièce de bois, sur quatre pouces de hauteur : ce pilon de fonte est pénétré d'une queue de fer forgé qui en occupe le centre; cette queue s'enfonce perpendiculairement dans la pièce de bois.

(…)

Lorsque l'arbre hérissé de douze cueilleres et de quatre barreaux est mis en mouvement, il naît un tumulte intestin dans la huche qui agite tout le minerai à fur et à mesure qu'il y est précipité, les cueilleres soulèvent la masse de minerai toujours prêt à se précipiter, les barreaux en passant exactement dans tout le contour de la huche, empêchent par leur mouvement que le minerai ne se cantonne dans les angles; le frottement qui naît de ce mouvement général détache les corps étrangers, délaye les terres glaiseuses ou argileuses qui sont chassées, unies à l'eau par la goulette de décharge 6 ou 7, qui évacue autant d'eau qu'il en entre; les sables fins sont aussi soulevés et entraînés avec l'eau bourbeuse.

Le patouillet à cueilleres sans barreaux ne suffit pas, parce que les cueilleres ne peuvent aller dans les angles de la huche, et qu'elles ne forment qu'une tranchée dans la masse de minéral qui se précipite; les barreaux ne présentent pas assez de surface, mais ils passent dans toute l'étendue de la huche; l'utilité distincte des barreaux et des cueilleres a déterminé l'auteur à les joindre.


Lorsque l'on s'aperçoit que l'eau de la huche s'éclaircit, on débouche l'ouverture du fond de la huche, en tirant une espèce de bonde ou de pelle faite d'un bout de bois carré, échancré circulairement pour affleurer la surface intérieure de la huche, et emmanché d'un bâton 8 ou 9, qui sert à la replacer ou la retirer».

Et si avec ça, vous ne savez toujours pas ce que sont les bocards et patouillets, je ne sais pas ce qu’il vous faut…

Allez, plus sérieusement, un bocard (composé d’une roue à aube), sert à briser le minerai en gros grains, celui-ci est ensuite lavé par les ouvriers dans les lavoirs à bras (le minerai est agité dans l’eau courante à l’aide d’une pelle). Et si ce lavoir est mécanisé, on parle alors de patouillet (c'est un mécanisme d’arbre auquel sont fixées des barreaux de fer qui agitent le minerai), ceci pour obtenir un meilleur rendement. Voilà pour les explications.

On en trouvera davantage dans le n° 52 de "Images du patrimoine" sur les métallurgies du département des Vosges ainsi que sur l’Encyclopédie de Diderot et d'Alembert à la rubrique «Forges ou l'Age du fer»…

Maintenant, pour une recherche plus avancée sur les sources de l’histoire des mines en France au XIXe siècle, l’École des Mines de Paris est une source d’information non négligeable, puisque cette école a formé non seulement les ingénieurs du corps des Mines mais aussi un grand nombre des ingénieurs qui ont travaillé directement dans la mine.

Mais bien qu’hétérogène, l’ensemble des fonds manuscrits ou archivistiques (on y trouvera des archives privées comme ceux de Gillet de Laumont (d. 1834) ou d’Héricart de Thury, des archives de publication et aussi des archives publiques) conservé à la bibliothèque de cette l’École n’est pas dénué d’intérêt pour l’histoire des mines et celle du Corps des mines, indissociables l’une de l’autre dans cette France industrielle du XIXe siècle.


mardi 14 octobre 2008

Je suis le directeur des Archives nationales


Usurpation de titre mais pas n’importe lequel : celui du directeur des Archives nationales !

Le 4 mars 1912 le ministre de l’Instruction publique [les Archives nationales étaient alors rattachées à ce ministère] envoie à son homologue de la Justice, cette lettre :

« (…) j’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants (….) :

À la date du 10 juillet 1908, un généalogiste parisien, se qualifiant archiviste-expert, M. Paul Bugnot, dit Bugnot de Bunode, et demeurant 30 quai d’Orléans, s’est substitué au Directeur des Archives nationales pour délivrer à M. O. –L. Scrive, industriel à Lille, une expédition sur papier timbré et certifiée conforme à l’original, d’un document des Archives nationales concernant l’anoblissement d’un négociant-armateur dunkerquois du XVIIIe siècle, Jean-Louis Briansiaux de Milleville.

(…) ces expéditions doivent être en outre scellées du sceau des Archives ainsi qu’il est prescrit par l’article 6 du décret du 22 mars 1856 [on en apprend tous les jours !], et ne peuvent être remises aux intéressés qu’après règlement définitif des droits, etc. (…).

L’administration des Archives nationales a été mise au courant de cette affaire par M. Scrive lui-même qui est venu au Palais Soubise pour s’assurer que le document concernant Jean-Louis Briansiaux de Milleville y était bien conservé (et il s’y trouve en triple exemplaire sous les cotes P 2597, X1a 8777 et Z1a 610), etc. (….)».

Suit ensuite un échange de correspondance entre le parquet [de la cour d’appel de Paris] et le ministère de la Justice (BB/18/2487, dossier 893A12) et il semblerait (mais les pièces contenues dans le dossier ne permettent pas de l’affirmer si l’affaire s’est poursuivie ou non au pénal) qu’on ne peut reprocher au sieur Bugnot sa fausse qualité : «il s’est borné à recopier des archives qu’il a certifié conformes sous sa simple garantie et n’a jamais entendu livrer des titres ayant valeur juridique quelconque ».

Le directeur des Archives nationales appréciera !


mardi 16 septembre 2008

Projet de guillotine pour éviter toute effusion de sang


(projet de guillotine)


Voici une histoire qui ne manque pas de tranchant (à tout point de vue), jugez-en…

Condamné le 5 septembre 1885 par la cour d’assises du Tarn aux travaux forcés à perpétuité pour parricide, notre Ludovic-Jean-Baptiste de Virvent purge sa peine à Saint-Laurent en Guyane depuis le 10 septembre 1885. Pour le punir de plusieurs évasion manquées on décide de le condamner à 2 ans de la double chaîne le 29 novembre 1898 puis à 5 ans de la même peine accessoire le 24 octobre 1902 et à 2 ans de réclusion cellulaire le 15 novembre 1911 toujours pour tentative d’évasion. C’est loin d’être un tendre notre de Virvent…
Le 5 décembre 1911, de Saint-Laurent, il adresse cette lettre au ministre de la Justice pour lui proposer l’exécution d’une…guillotine.

«Qu’il me soit permis à un prisonnier à la Guyane depuis vingt-six ans dont la conduite (sauf quelques folles évasions) [ne manque pas trop d’humour notre transporté] n’a mérité personnellement aucune punition dans toute cette existence de peines toujours croissantes, de vous adresser ce projet.

C’est une guillotine, ou plutôt une poinçonneuse
[décidément, il ne manque pas d’humour notre inventeur !] où la séparation de la tête et du corps (au point de vue vital) s’opère sans effusion de sang…

Le casque A [voyez l’image] qui maintient la tête place l’occiput en face du poinçon qui va séparer le cervelet des vertèbres cavicules [pour clavicules sans doute], guidé par une ouverture évasée où il vient frapper.

F
[voyez encore l’image] est le poids qui force le couteau à pénétrer. Un déclenchement D - D’ le fait tomber en A’.

Une crémaillère C fait placer le patient [ ! ! !] en face du point A’, élevant le siège en C’ où est l’exécuteur ; enfin une trappe T permet de faire disparaître ou glisser dans sa dernière demeure le condamné [ouf ! ! !].

[signé] le transporté n° 20920 Devirvent».

Le dossier (en BB/18/2484) ne comporte que 3 pièces : l’extrait des registres matricules du transporté, la présente lettre et une note sur laquelle on peut lire «aucun intérêt, proposition de classer, 3.2.12 [et une autre écriture précise : ] même avis, voilà à quoi les transportés occupent leurs loisirs».

Sans commentaires…

mercredi 3 septembre 2008

Daumier croqueur de roi

(Le Gargantua de Daumier en 1831)

C'est la publication de ce dessin dans La Caricature du 16 décembre 1831, au demeurant anodin pour nous aujourd'hui, mais qui en son temps représenta Louis-Philippe «sous des traits exagérés et monstrueux», assis sur une chaise percée, qui d'un côté arrache le pain de la bouche du peuple famélique, miséreux et les engloutit de sa langue monstrueuse et de l'autre côté les redistribuant (via la chaise trouée donc) à ses proches, qui valut à Honoré Daumier une condamnation à six mois d'emprisonnement et 500 francs d’amende (l'équivalent à quelques francs près de 10000 francs actuels ou 1500 euros), pour «délit d'offenses envers la personne du roi, au gouvernement et excitation à la haine» (dossier 4172 S8 en BB/21). Ont aussi été condamnés à la peine, son imprimeur-litographe Hippolyte Delaporte et le marchand d'estampes Gabriel Aubert.

Les lois sur la censure devenant de plus en plus répressives à partir de 1835 incita alors Daumier à renoncer à la satire politique pour se tourner vers la caricature de mœurs où il croqua à merveille les gens de la Justice, les bourgeois en tout genre mais aussi la gente humble ainsi que tous les événements tragiques et les scènes fortes de la vie parisienne.

En cette année du bicentenaire de sa naissance (né le 26 février 1808 à Marseille où l'on peut voir son buste en bronze à l'Hôtel Dieu) où de nombreuses manifestations lui sont consacrées (à la Bibliothèque nationale de France, site Richelieu ou au Musée d'Orsay pour les bustes qui lui servirent de modèles des dessins parus dans La Caricature et autres journaux, etc.), voici la transcription de leur supplique au roi après la publication de la caricature Gargantua et suite à leur condamnation (dossier de recours en grâce, B/21/373 dossier 4172 S8) :




«Sire
Trois hommes qui n'ont jamais été animés contre vous d'aucun sentiment de haine viennent d'être condamnés à six mois de prison pour une caricature dans laquelle le jury a crû voir une offense à votre auguste personne.

L'artiste, jeune homme de vingt trois ans, n'avait mis aucune importance à un dessin qui lui semblait inoffensif; l'imprimeur a cru sa responsabilité à couvert par la signature du dessin, par la formalité du dépôt et par le nom de l'éditeur, celui-ci, père de famille et marchand, n'a pas pensé qu'il pût être compromis par une caricature, ou il ne voyait rien qui lui parût personnel à votre majesté.

Sire, ils s'adressent à vous pour les sauver d'une captivité qu'ils n'ont pas méritée par leurs intentions, et qui les plongerait eux et leurs familles dans une ruine et un malheur irréparable.
Plein d'espoir en votre générosité, ils attendent, Sire, l'arrêt que vous allez prononcer.
Vos très humbles et très obéissants serviteurs»

[signé : Aubert, Delaporte et Daumier].

Une remise de l'emprisonnement seule a été accordée à l'imprimeur et au marchand…et pas à Daumier...

mardi 19 août 2008

Le Serment du jeu de paume

(registre ouvert au Serment de jeu de paume)

Bon, je passe sur l’éternel débat de la pièce d’archive (pièce unique et originale et donc irremplaçable) soit comme témoin historique d’une période, comme support de l’étude diplomatique et comme nécessaire à la recherche administrative, etc., soit comme «œuvre d’art» (on dira aujourd’hui comme «produit culturel» qui rapporte des sous).

Longtemps on pensa que les documents originaux ne pouvaient présenter d’intérêt que pour les chercheurs (on disait à l’époque «des érudits»), capables d’en utiliser la substance. Puis, cette tendance élitiste s’atténua lentement au gré des changements de mentalité et de l’intérêt suscité par la recherche familiale (tous les services d’archives sans exception sont fréquentés quotidiennement par une horde de généalogistes) ainsi par la nouvelle pédagogie enseignée dans nos écoles où l’attention est dorénavant donnée à la pratique qui prévaut sur la théorie, et c'est ainsi que les élèves des collèges et lycées hantent hebdomadairement les ateliers dits pédagogiques des services d’archives…
Bref, on présentera dès lors le document d’archives au même titre qu’une estampe, un dessin, un tissu ou une toile, et l’archive devient malgré tout une «œuvre art».

C’est en 1861 que Léon de Laborde ouvrira le premier musée sigillographique dans l’hôtel de Soubise nouvellement restauré pour y exposer des moulages de sceaux afin «exciter la curiosité» de ses contemporains. Le musée paléographique s’ouvrira plus tard, suivi du musée des Archives en 1867, l’année même de l’Exposition universelle.

Et le succès répondit aux attentes. Des conférences paléographiques y furent prononcées tous les jeudis devant 1800 documents disposés dans de monumentales vitrines garnies d’ornements dorés. «On sort des Archives comme on sort du Louvre» se serait écrié Jules Claretie en 1877 dans son feuilleton du Journal officiel (sources : Manuel d’archivistique, 1970, page 657).

Le ton était donné, c’était la première fois qu’on ouvrait un musée au sein d’un grand dépôt d’archives et tous les services départementaux suivront cette tendance, le thème choisi étant généralement (et invariablement) l’histoire locale illustrée par des documents iconographiques tirés des différentes séries en les présentant d’une façon attrayante de façon à pouvoir illustrer une anecdote régionale, un personnage emblématique ou encore un enseignement institutionnel voire diplomatique ou paléographique puisqu’il fallait satisfaire une grande variété de public tout en variant judicieusement les différents supports (parchemins, sceaux, estampes, cartes et plans, rouleaux de papiers, etc.) mais aussi les objets (maquettes, poinçons d’orfèvres, échantillons de tissus, pièces à conviction, etc.).

J’ai eu la (mal)chance de voir un «retour d’exposition» qui m’avait gâché la journée à l’époque. On m’avait présenté le fameux «Serment du jeu de paume» original (initialement coté AE/I/5 n°3 bis puis AE 1086 dans l'exposition permanente sur la Révolution en 1989 mais anciennement conservé dans la série C des procès-verbaux des séances des Assemblées nationales), il s’agit d’un registre de 47 folios, relié de maroquin rouge avec des fers aux emblèmes de l’Assemblée prêté depuis fort longtemps au Musée de l’Histoire de France et resté invariablement exposé au public à la page de la séance du 20 juin 1789 (la fameuse séance de ce célèbre serment que firent les députés Barnave, Mounier, Target et Le Chapelier à l'assemblée tenue dans l'église paroissiale Saint-Louis de Versailles, de ne pas se séparer avant d’avoir donné une constitution à la France)…

Sous l’effet des rayons lumineux naturels et artificiels, cette page du registre est à jamais perdue (l’encre s’est évaporée, l’écriture est pâle, presque illisible), l’ampoule qui l’avait éclairée des années durant n’était sûrement pas de verre incolore ni ne contenait un pouvoir filtrant les ultra-violets. La salle qui avait abrité ce registre avait été trop exposée à la lumière naturelle qui est extrêmement nocive pour les documents, les fenêtres n’avaient sûrement pas été obturées ou n’avaient pas été maintenues dans l’obscurité les jours de fermeture ; la vitrine où il était exposé n’avait sans doute jamais été recouvert de tissus opaques ou la quantité de lumière sur le document (mesurable grâce à un luxmètre) n’avait pas été mesurée correctement (au reste, on ne s’en préoccupait guère à l’époque !)…

Quoi qu’il en soit, voici un document fondamental de notre histoire que l’on ne verra jamais plus dans sa version originale et ne pourra jamais plus être étudié que dans sa version électronique…à espérer que ce registre soit numérisé ou dématérialisé dans sa totalité? j’en suis pas vraiment sûr, à l’heure où nous entrons de plein pied en récession, à l'heure où les caisses de l'État sont vides et que le gouvernement ou le cabinet de l’Élysée (c’est devenu pareil aujourd’hui au point où on se demande encore à quel moment va-t-on nous annoncer le début du Consulat à vie !) et qui, par ailleurs dépensent à tour de bras, nous obligeant à des économies de bouts de chandelles...

Le Serment du jeu de paume n’est hélas pas le seul document en très mauvais état…

lundi 18 août 2008

Auguste Comte, reviens !

(les 13 mois de l'année)

Je me suis toujours demandé la raison pour laquelle notre fiche de paye n’était pas indexée sur la durée du mois : ainsi nous sommes payé à l’identique que le mois fasse 28 jours, ou 30 ou 31 jours !
Renseignement pris, nous sommes en réalité payé sur une base de 30 jours (au reste pour une journée de grève, on nous débite 1/30e de notre salaire et ainsi de suite).

Il nous arrive aussi de pester contre une annonce de ce genre «récital de musique baroque le 19 mars 2008, venez nombreux, etc.»…et à moins d’avoir un calendrier ou dans la tête (mais tout le monde n’est pas le héros du film Rain Man) ou à proximité ou encore un agenda électronique en état de fonctionnement, on ne saura jamais à quel jour correspond ce fameux 19 mars 2008 car au fond nous raisonnons souvent en fonction du jour de la semaine plutôt que de la date, il aurait été en fait plus simple de rajouter le jour et d’écrire «récital de musique baroque le vendredi 19 mars 2008», mais bon, il reste encore tout un savoir vivre ignoré dans notre société).

Enfin, qui n'a jamais été gêné par le décalage continuel des jours fériés et des fêtes, notamment la date de la Pâques qui change tous les ans ?

…

C’est sans doute pour résoudre ces désagréments qu’en 1849, Auguste Comte proposa son «calendrier positiviste» qui consiste tout simplement à découper l’année en 13 mois de 28 jours complétés par un «jour de l’année». Chaque mois commencerait un lundi et se terminerait donc (puisque 28 jours est multiple de 7) par un dimanche. On n’aurait donc plus le souci de perdre son temps à consulter un agenda électronique ou un calendrier classique de l’année pour connaître le jour du 19 mars 2008, un simple calcul mental nous indiquerait que tous les 5 du mois étant des vendredis alors le 12 et le 19 et le 26 seront aussi un vendredi, etc.

Cette idée de calendrier fixe à 13 mois avait ensuite été, et plus sérieusement, examinée par la SDN en 1922. Un comité avait même été crée afin de standardiser le temps et le calendrier (à cette époque c’était la mode de tout rationaliser). Ce projet de réforme avait aussi été repris par l’ONU dans un but de faciliter le calcul des salaires, de perdre moins de temps (à consulter le calendrier), etc. , mais peine perdue car à la suite de l’opposition des États-Unis (toujours eux) fondée sur «des motivations religieuses» (on se demande ce que Dieu vient faire dans cette histoire) le projet a été abandonné en 1955.

C’est dommage je trouve. Dans ce genre de calendrier fixe, tous les 14 juillet seraient des dimanches, de même que les 1er et 8 mai et les 15 août seraient toujours des lundis, il n’y aurait plus de 31 décembre mais ce fameux «jour de l’année» qui compète les 364 jours (13 mois de 28 jours).

Nous conservons aux Archives nationales de nombreuses archives du mouvement positivisme (séries 10AS et 17AS du fonds Fourier et Considerant ainsi que celui d’ Émile Corra, disciple d’Auguste Comte et animateur de nombreuses associations positivistes, etc.) mais il ne m’est jamais venu à l’idée (par manque de «temps» !) d’y chercher la trace de ce projet de calendrier. Il faut en fait se rendre à la maison d’Auguste Comte à Paris, rue Monsieur-le-Prince dans le 6e pour consulter ce fameux calendrier avec autographe manuscrit de l’auteur daté de décembre 1848. Du vivant de celui-ci, le calendrier fut ensuite édité sept fois avec un titre à n’en plus finir dans la même veine que tous les programmes positivistes au reste … (c’est peut être pour cette raison que l’on abandonna ce projet, humour évidemment…) : Calendrier positiviste ou système général de commémoration publique destiné surtout à la transition finale de la Grande république occidentale composée des cinq populations avancées, française, italienne, germanique, britannique et espagnole, toujours solidaires depuis Charlemagne , composé par Auguste Comte, auteur du système de philosophie positive. Tout un programme donc, mais j’aimais bien cette idée d'une année de 13 mois de 28 jours.

mardi 12 août 2008

L'Utilis, mathématique système

("ce mémoire adressé à la fois au Conseil municipal", etc.)

Décidément les mathématiques sont en vogue en cette année 1911. Après Charles-André Gauthier, professeur de mathématiques célestes (lire ce billet), voici Massoni, jurisconsulte, rue Lemercier dans le 17e arrondissement à Paris. Le ministère de la Justice ouvre un dossier de la Division criminelle (qui porte le numéro 2025A11, aujourd'hui BB/18/2471/2) dès la réception de son mémoire.

Datant du 9 novembre 1911 et adressé à messieurs de la Commission sur la criminologie ainsi qu'au ministère de la Justice, ce mémoire de 20 pages manuscrites d'une écriture minuscule et franchement illisible et incompréhensive, c'est presque de l'art brut…je tente néanmoins une transcription …

Voici la page de titre :

"L'Utilis, mathématique système de docks et de langues inépuisables…[ah oui, j'oubliais, les points de suspension sont dans le texte] pour résoudre à la complète satisfaction, chaque problème….et d'épier….les vols, les abus, les différends, les pertes…entre syndiqués.

Nota : ceci est à joindre à la théorie…qui doit être imprimée et, sans laquelle il n'y a point d'esprit qui puisse comprendre d'où viennent nos conflits pour apprendre les lois de l'harmonie

[on s'en serait un peu douté …c'est tout en programme en somme]

Voici la suite :

"(…) si vous voulez tous l'étudier et comprendre le péril (…) je suis prêt mathématiquement…[les points de suspension sont dans le texte comme vous le savez maintenant] vous prouvez…qui n'y a d'autre malfaisant que les lois….et le gouvernement….qui veut…
(….)
Que depuis la cléricale organisation, c'est l'incompétence contre chaque divine mission….qui commande les sciences….et empêche que le capital, l'outil, la raison, le logis ….et l'inépuisable abondance puissent être à chaque dispositions….de quorum…ou expérience…dis leur consensus omniums …et que les rois et patrons…..ou l'impertinence….tiennent en prison…avec l'invisible science et pour leurs appropriations….

Que, c'est la privation de la didactique….et de l'éducation….et des phalanstères…et du contrôle automatique…du…chien en loup….et de l'humain…Dieu sur terre….en ours…ou en fou….et inconscient….mais capable du tout envers les tyrans….

Voilà. Ce qu'est la première page, et c'est ainsi sur 20 pages !…

Une simple note du 14 novembre 1911 sur le dossier indique :
"ce mémoire adressé à la fois au Conseil municipal et à la Commission sur la criminologie ainsi qu'au ministère de la Justice est visiblement l'œuvre d'un fou [ah tiens ? !]. Proposition de classer à moins que le directeur n'estime préférable de le transmettre à toutes fins utiles au PG de Paris".

On n'a pas estimé de le transmettre "à toutes fins utiles" au procureur général de Paris, donc l'affaire est classée dès le lendemain, le 14 novembre 1915.

lundi 11 août 2008

La place de l'Étoile

(supplique de Hittforff)

Après la tour Eiffel, œuvre d'un certain Gustave Bonickausen, sujet français, mais qui demande le 30 octobre 1878, le changement de son nom, ayant "une consonance allemande (…) et qui peut [lui] causer soit individuellement, soit commercialement, le plus grand préjudice" en Gustave Eiffel (BB/11/1473 dossier 3121x78) (lire ce billet), voici un autre grand architecte né le 20 août 1792 (ou 1793) à Cologne (alors dans le Nord-Rhénanie et Westphalie, département français de la Roër, et aujourd'hui en Allemagne évidemment), et décédé le 25 mars 1867. D'abord sujet français (la Rhénanie et donc la ville de Cologne étant annexée de la Rhénanie par la République française en 1794), Hittorff devient étranger en 1814 après la chute de l'Empire (Cologne étant alors été rattaché au royaume de Prusse).

Charles-Jacques ou Jacques-Ignace Hittorff (les deux variantes des prénoms sont indiqués dans son dossier) est un architecte remarquable. D'après son dossier, il entre en 1810 à l'École des Beaux-Arts à Paris et travaille dans l'atelier de Charles Percier puis participe à la construction de la coupole métallique de la Halle aux Blés. Il est aussi attaché aux Menus Plaisirs du roi en qualité de dessinateur (en fait il participe de la décoration des nombreuses fêtes et cérémonies royales). En 1832, on le charge de l'aménagement de la place de la Concorde et il dirige la construction du Cirque d'hiver en 1852, mais il est plus connu pour avoir aménagé, en 1838, les Champs-Elysées ainsi que la place de l'Étoile et la place de la Concorde (avec l'obélisque de Louxor) telles que l'on peut encore les apercevoir aujourd'hui avec les réverbères (toujours en place), et surtout des immeubles situés autour de la place de l'Étoile.

Le 22 avril 1816 il écrit au roi la supplique suivante (dossier 1999B3, BB/11/114/1).

"Au Roi.
Sire,
Charles, Jacques Hittorff, né à Cologne, ancien département de la Roër, le 20 août 1793 [? pour 1792], résidant à Paris depuis 1810 où il a l'honneur d'être attaché aux Menus Plaisirs de Votre Majesté en qualité de dessinateur d'architecture où il a remporté plusieurs prix.

Supplie très humblement Votre Majesté de daigner l'admettre à établir son domicile en France et à y jouir de tous les droits civils [l'admission à domicile est une procédure qui abouti à un décret mais qui précède la naturalisation conférant alors aux citoyens "admis" les mêmes droits politiques et le même statut civil que les Français, en général la majorité des personnes qui ont bénéficié de ce décret ont ensuite été naturalisées].

Le suppléant est avec le plus profond respect,

Sire

De votre Majesté, le très humble, très soumis et très fidèle sujet [et il signe].

Ce dossier (11 pièces) ne contient pas son état-civil mais des pièces justificatives, un rapport sur lui, des lettres de recommandation (dont le duc d'Aumont), sa supplique, un reçu du Trésor public pour la somme de 122 F (droits du sceau et de son enregistrement), etc.

Finalement par une décision royale du 23 juin 1842, il redevient français.

Hittorff n'est pas le seul architecte d'origine prussienne exerçant à Paris. En 1825, Chrétien-François Gau, moins connu que Hittorff, demande aussi ses lettres de naturalité, étant né à Cologne en Rhénanie le 15 juin 1789 (rappelons que la Rhénanie fut annexée en 1794). En novembre 1810 il quitta Cologne pour achever ses études à l'Académie d'architecture où il fut admis en 1811. Après des voyages en Sicile et en Égypte il fut nommé "inspecteur des bâtiments des hospices" (équivalent d'architecte diocésain) le 28 janvier 1824. Comme son compatriote, Gau redevient français par ordonnance royale du 31 mars 1825 (dossier 2761B6, BB/11/232).

jeudi 7 août 2008

Charles-André Gauthier, professeur de mathématiques célestes


Après Lambert Legrand, président de la République (lire ce billet), voici Charles-André Gauthier, autre illuminé pour lequel le ministère de la Justice a ouvert un dossier de la Division criminelle (qui porte le numéro 1991A11, aujourd'hui BB/18/2471/2).

Il se dit professeur de mathématiques célestes, ancien stagiaire au ministère de l'Intérieur sous Clemenceau et il donne des consultations infaillibles par l'astrologie judiciaire au 30 rue de Varenne, magasin de parfumerie orientale à Paris. Comme parfumeur il est aussi l'inventeur et le distributeur de "l'Eau Neptune" (Le Dieu des Eaux), parfum récompensé en 1904 au Grand Palais (prospectus dans ce dossier).

Sa lettre du 10 novembre 1911 adressée au ministre de la Justice est pourtant remplie de sincérité, elle a été écrite par sa femme puisque notre professeur de mathématiques célestes "est affaibli", en voici sa teneur :

"Excellence
Nous avons adressé notre nouvelle adresse à votre ministre [il s'agit de la carte de visite ci-dessus], sans réponse (…) pour tenir un magasin 30 rue de Varenne sur rue afin que nos compatriotes patriotiques (sic) se réveille (sic) sous le poids qui bientôt va surgir pour 1912. Mystère qui est dans les calculs de Charles André (mon mari) et personne n'a l'air de lui tendre la main dans la rue de Varenne. Il est vrai [que] cette demeure, sans guirlande, presque inhabitable, c'est une fosse d'aisance que j'ai pris pour servir plus servir plus aisément (…).

Notre art mathématique connue est si apprécié de l'esprit supérieur de monsieur Clemenceau sénateur [c'est indiqué sur sa carte de visite souvenez-vous].

(…)

Nous avons à ce sujet une boîte à lettre privée autorisée pour tenir secret les correspondances (…) [suit ensuite une liste de noms d'hommes politiques, de "quelques usurpateurs cachés à 'étranger" qu'il faut "éviter", etc.].

En aviser les divers ministères et définir des mois infortunés pour le pays, et un secret à confier! à un héros comme vous, voilà ce que vous devriez avoir dans vos cartons le code céleste !…gardé par nous jusqu'au jour où vous daignez écrire à mon mari, venez-y expliquer (secrets ne pouvant être écrits) [une conspiration céleste ?], etc.

Une simple note sur le dossier indique "proposition de classer, il s'agit d'un fou ou d'un fumiste qui se dit professeur de "mathématiques célestes" et inventeur de "l'astrologie judiciaire", marchand au surplus de "l'Eau Neptune" (…)".

Affaire classée le 13 novembre 1915.

mardi 5 août 2008

Lambert Legrand, président de la République


On n'ose pas imaginer la surprise d'A. Briand, ministre de la Justice, lorsqu'il reçoit de Dunkerque, le 22 février 1908, un pli à l'en-tête de la "présidence de la République, le représentant légal militaire, L. Legrand".

Dans cette enveloppe, notre ministre trouvera un mot bref, toujours à en-tête le cachet de la présidence de la République "par décision présidentielle de la Présidence de la République (sic), M. le ministre de la Justice fera insérer d'urgence les décisions présidentielles et pièces ci-jointes au Journal officiel, [signé] etc". Les documents imprimés en question sont des "citations à l'ordre du jour de l'armée", des "copies de jugements présidentiels de la Présidence de la République" ou des "copies de jugements de monsieur le présidence de la République" dont celle-ci très amusante :

"Montenuis, avoué à Dunkerque et le directeur Crédit Lyonnais à Calais, prévenus de flagrant délits de vols, seront écroués à la prison jusqu'à ce que le Crédit Lyonnais ait exécuté le jugement de la présidence de la République du 24 juillet 1907"…[un visionnaire ce Lambert Legrand, président de la République ! quand on connaît l'histoire actuelle du Crédit Lyonnais].

On s'en émeut au ministère de la Justice, on ouvre un dossier de la Division criminelle (qui porte le numéro 999A08, aujourd'hui BB/18/2386/1) pour, tout compte fait, la clore aussitôt car relevant d'une affaire qui somme toute semblait provenir d'un fou. On cherchera cependant, par pur principe, à retrouver l'imprimeur qui aurait fabriqué pour notre "président de la République" ce papier et ce faux cachet, et l'affaire sera close le 27 février 1909.

En souvenir nous garderons cette carte de visite d'un Lambert Legrand, président de la République l'espace d'une année.

mercredi 2 juillet 2008

Une lettre anonyme sur le vol de la Joconde


Nous retrouvons souvent des lettres anonymes dans les archives (lire notre billet précédent sur les lettres adressées par un curé). Celle-ci touche une affaire évoquée la semaine dernière sur le service de l’anthropométrie judiciaire (lire ce billet).

A. Briand, alors ministre de la Justice, reçoit à son adresse particulière, cette lettre anonyme non datée (bourrée de fautes) envoyée le 5 mars 1912 (et reçue le 7 mars) sur le vol de la Joconde et qui accuse l’antiquaire Weil mais dont on connaît le dénouement (il s’agissait du laveur de carreaux Perruga, dossier dans BB/18).

«citoyen Briand votre administration se dégrade de plus en plus, les faits scandaleux le démontre (sic) péremptoirement et l’affaire de la Joconde par le gendre de l’anticaire (sic) Weil et son frère Lucien domicilié 9 Bd d’Argenson en sont la preuve indéniable. J’en fis aussitôt part à Dujardin avant tout bruit de presse, il gardait un prudent silence lors des interpellations, je renouvelai mes démarches auprès de Charles Benoist de Lépine de Jaurès [et] tous se récusèrent prudemment. Cependant sans erreur possible c’est entre les mains de ces hommes vils juifs…que se cache notre chère merveille et qu’il était alors si facile d’y retrouver mais l’incurie et la mauvaise foi de votre administration si connue de toutes les victimes judiciaires a préféré se cacher sous la honte du devoir méconnu et laisser courir en des lieux plus hospitaliers cette douloureuse et irréparable perte. Quelle honte quelle tare dans vos consciences si complètement déprimées et qui vous font dénomer (sic) si véridiquement la ligue judiciaire contre les honnêtes gens, etc.

(...)

[et on signe] un témoin oculaire [et on n’oublie pas de préciser au cas où…] indépendant du vol de la Joconde.

On retrouvera plus tard la Joconde en Italie…

jeudi 19 juin 2008

L’anthropométrie judiciaire et le vol de la Joconde par Perrugia

Le rôle d’Alphonse Bertillon (né en 1853) dans l’identification des criminels supposés et la modernisation des pratiques policières (création de fiches signalétiques, etc., c’est-à-dire tout un ensemble de techniques policières plus connu sous le terme de «anthropométrie judiciaire»), est reconnu. Il reste le fondateur de la police scientifique telle que nous connaissons aujourd’hui par ses procédés d'identification des criminels qui utilise toute la technologie de cette époque (photographie par exemple) ou par un appareillage spécialement mis en place pour l’occasion (compas et toise pour évaluer la taille du cerveau, encreur pour la prise d'empreintes digitales, etc.).

L'anthropométrie fut ensuite utilisée dans tous les établissements pénitentiaires afin que chaque détenu soit fiché selon son état-civil, la nature et la durée de la peine, mais aussi selon sa morphologie : on a ainsi mesuré la taille, la largeur du crâne, l’oreille droite, le nez, les doigts, le pied gauche, l’envergure, évaluer la forme du buste, noter la couleur des yeux, le port de la barbe, du bouc ou de la moustache, noter aussi la présence de signes distinctifs tels les cicatrices, etc.).

Pourtant ce service a failli dans l’affaire spectaculaire du vol du tableau le plus célèbre du monde par Vincent-Pierre Perrugia (ou Perugia) le 21 août 1911 (la Joconde dérobée au Louvre a été retrouvé plus tard, en décembre 1913, lorsque notre Perrugia proposa de la revendre à un antiquaire).

Le 19 décembre 1913, dans une lettre adressée au garde des Sceaux, le député Georges Bureau demande à celui-ci la permission de le questionner publiquement à l’Assemblée nationale sur les mesures qu’il compte prendre pour assurer le bon fonctionnement du service anthropométrique et quelles instructions compte-t-il donner à la police afin qu’elle apporte plus de soin et de perspicacité dans ses investigations (dossier dans BB/18/2532).

Le garde des Sceaux se réfère alors à son procureur général pour obtenir les éléments à la réponse qu’il compte donner à l’Assemblée. Dans un rapport du 22 décembre 1913, le procureur général de Paris précise que le service anthropométrique dépend non pas du Parquet mais de la Préfecture de Police et explique ensuite la méthode utilisée pour la confection des fiches :

«Il [le service anthropométrique] mesure les épaules, hauteur et largeur, les dimensions et la conformation du crâne, l’écartement des yeux [ainsi] les empreintes de la main droite. En procédant ainsi, il a établi le chiffe énorme de 950000 fiches (…). Or, l’empreinte relevée sur la vitre [Perrugia était l'un des vitriers qui avait participé aux travaux de mise sous verre des tableaux dont la Joconde qu’il déroba donc] était celle d’un pouce de la main gauche. Par conséquent, avec ce seul élément, on ne pouvait pas consulter utilement les fiches puisqu’elles ne contiennent aucune empreinte de la main gauche».

On procéde alors (en janvier 1913) à la prise de l’empreinte du pouce de la main gauche de tous les gardiens, employés, fonctionnaires et ouvriers de divers corps de métiers qui avaient travaillé au Louvre (aujourd’hui ce serait plutôt l’ADN), mais Perrugia n’avait pas été invité à donner la sienne (le vol ayant été commis en août 1911, on avait oublié son passage !).

Ainsi donc, ce service, qui fort des techniques anthropométriques de signalement, des recherches de détails, d’indices, n’a pas rendu possible l’identification policière du coupable du vol de la Joconde.

Mais voici que l’affaire rebondit puisque le procureur général se fait remettre la fiche anthropométrique de Perrugia et constate que celle ci portait les empreintes de sa main gauche mais aussi de sa main droite…il demande alors des explications au service qui lui répond «le service prend les empreintes des deux mains mais pour le classement des fiches, seules les empreintes de la main droite sont utilisées. Il s’en suit qu’avec la trace du pouce gauche retrouvée sur la vitre du tableau, il n’était pas possible d’arriver à une identification à l’aide du classement [car] pour obtenir un résultat, il aurait fallu examiner une à une toutes les fiches. Mais un pareil travail était trop long pour être entrepris».

Que le procureur général se rassure, on n’aurait pas fait mieux aujourd’hui, par manque de personnel (on a en effet décidé de ne remplacer que la moitié des fonctionnaires partant à la retraite et que dire du triste avenir du «service publique» par manque d’un budget décent consacré à la Culture, à la Justice ou à la Police ?)…

mardi 10 juin 2008

Le mélodrame du mélomane


Il existe dans les articles BB/18 des rapports rédigés par la gendarmerie et par les procureurs généraux sur les crimes commis, ainsi que sur les incendies déclarés dans leur ressort respectif entre 1891 et 1914.

Ces rapports ne constituent pas un fonds homogène. N’ont été sont décrits que les rapports de gendarmerie et de procureurs généraux intéressants les crimes et les incendies et conservés dans la série chronologique BB/18 1836 à 2530/2 (années 1891 à 1914) sous la rubrique «affaires générales». Ces rapports sont classés, pour les premiers, par date ou par corps d’armée, et pour les seconds par cours d’appel. Au même titre que les rapports d’expert, ceux analysés ci-dessous sont des éléments de base d’un dossier de procédure ou de la cause lorsque celle-ci est amenée à l’audience.

Les rapports de la gendarmerie, extrêmement synthétiques, traduisent le caractère rituel administratif, alors que ceux des procureurs généraux, organisés par cour d’appel, s’inscrivent dans la droite lignée de l’appareil judiciaire et témoignent de l’activité de la gendarmerie.
Les rapports de gendarmerie sont adressés directement par les chefs de légion au ministre de l’Intérieur ainsi qu’aux procureurs généraux. Ceux-ci les complètent par des pièces d’information ou par des pièces annexes (journaux relatant les faits incriminés, affiches, correspondances diverses, etc.) et les communiquent à leur ministère de tutelle.

À l’inverse de ceux de la gendarmerie, les rapports des procureurs généraux découlent de l’activité du parquet et n’obéissent à aucune norme définie par une circulaire quelconque. De fait, le terme «rapport» est assez impropre (le terme «dossier» serait plus approprié) même si les éléments contenus dans ces dossiers sont très variables. Souvent réduits à une ou deux pièces (parfois ne subsiste que la chemise), certains dossiers n’offrent aucun intérêt scientifique. D’autres, en revanche, apportent de riches renseignements et de surprenantes informations complémentaires aux dossiers relatifs aux affaires criminelles conservés dans la sous-série BB/18 des Archives nationales.

Si de nombreux dossiers ne permettent aucune étude de fond sur une affaire particulière, d’autres autorisent beaucoup d’espoir dans des domaines de recherche spécialisée ou de recherches individuelles (on expliquera dans un billet à venir les domaines de recherches que permettent ce groupe documentaire).

Voici un exemple amusant d’un de ces rapports de gendarmerie, qui, réputé resté sans fatuité, connaît parfois quelques débordements stylistiques à l’image de ceux du capitaine Roques (dont nous proposons la reproduction). Pour autant, cette lecture au second degré ne doit pas occulter la richesse des informations y contenues.

«Lyon, le 20 mai 1891.
Rapport du capitaine Roques, commandant la gendarmerie de la section de Lyon sur un meurtre commis à Lyon.

Le 18 mai courant, vers deux heures du soir, un meurtre a été commis à Lyon, rue Garibaldi n°160, par le nommé Bressant Charles, teinturier, âgé de 46 ans.
La victime est la nommée Mourgue Françoise Mélanie, femme Taravel, âgée de 47 ans, tireuse de cartes, demeurant (…), etc.

La victime a eu le ventre ouvert avec un couteau de boucher et elle a expiré quelques instants après dans la pharmacie Baraja où on l’avait transportée.
Comme elle souffrait depuis longtemps d’une maladie de cœur, le médecin appelé en toute hâte, avait conclu à une mort naturelle [on rappelle tout de même que «la victime a eu le ventre ouvert»!] et le crime n’a été découvert que par suite d’une lettre adressée par le meurtrier au procureur de la République.

[la chute]

On ignore encore les causes du meurtre mais l’on croit avoir affaire à un mélomane.

[c’est un meurtier musicien ou alors notre capitaine Roques voulait-il écrire «mélodrame»?]

[autre chute]

La gendarmerie n’a été prévenu qu’aujourd’hui [c’est-à-dire le 20 mai alors que le drame a eu lieu le 18 mai] par la presse locale [sans commentaires]»

vendredi 28 mars 2008

Pleade 3.0


Hier, mercredi 26 mars, j’ai assisté à la présentation de la version 3.0 de Pleade par les sociétés AJLSM et Anaphore au Muséum national d'histoire naturelle à Paris dans l’auditorium de la Grande Galerie de l'évolution.

Pleade c’est tout d’abord une solution complète pour la publication et donc la diffusion des instruments de recherche archivistiques (en format EAD donc) et des documents numérisés. Elle propose également un puissant moteur de recherche décliné en plusieurs formulaires (simple, avancée...) ainsi qu’une une consultation souple des instruments de recherche à l'aide d'une navigation hiérarchique qui respecte le cadre de classement (grande nouveauté par rapport la version 2.0).

De premier abord et par rapport au Pleade 2.0, il est vrai que la version 3.0 offre une plus grande facilité d'utilisation (voir leur site http://pleade.com/). Le gros problème est justement cette «grande facilité d'utilisation» qui supprime tout paramétrage personnel, toute configuration personnelle ainsi que tout développement possible, etc. (tout ce qu’on pouvait faire sur la version 2.0 en modifiant les .css ou les .html des fichiers dit d’habillage ou de configuration n’est plus possible ! ; ces feuilles de styles pouvaient même être utilisées en-dehors de Pleade afin de permettre de produire des instruments de recherche en format htlm statique, etc.). La raison invoquée par les concepteurs est de ne pas «compliquer le travail de l'archiviste» puisqu’ils se sont aperçus que de nombreuses options de paramétrage étaient peu ou pas utilisées et surtout de «ne pas donner toutes les clefs à la concurrence» (celle-ci ne manque pas en effet...voir par exemple la solution Mnesys) ; c’est aussi la raison qui pousse ceux-ci à ne plus proposer leur documentation de Pleade 3.0 en ligne.

En dépit de toutes ces possibilités d’ajustements personnalisés pratiquement interdites faute de documentation appropriée, Pleade 3.0 offre de nouvelles fonctionnalités fort intéressantes.
D’abord une meilleure gestion des groupes d'instruments de recherche et la facilité de navigation plus lisible. Ensuite l'utilisation d'un cadre de classement pour organiser les instruments de recherche (très pratique puisque celui-ci pourra être utilisé pour consulter directement des instruments de recherche mais aussi servir à une meilleure présentation des résultats de recherche).

L’outil de gestion et de consultation de documents numériques est également facilité par une puissante visionneuse de lots d'images intégrée à Pleade qui permet de passer une d'image à l'autre, de faire des zooms, des impressions, etc. (c’est donc la fin du greffon de "Navimages" qui était vraiment très très compliqué à adapter).

Pleade 3.0 c’est aussi une nouvelle présentation complètement revue afin d'offrir à la fois une présentation plus moderne, plus claire (tout le menu est sur la page d’accueil), plus agréable (de jolies couleurs lavande très reposantes).

Le support du format EAC pour une description précise et structurée des producteurs d'archives a évidemment été maintenu, et on pourra également (grande nouveauté) ajouter de contenus non EAD (catalogue de bibliothèque par exemple).

De nombreux services ont adopté Pleade 3.0 dont les Archives départementales de la Loire-Atlantique, la ville de Nice, le Centre national de la danse, les Archives départementales de la Guadeloupe pour une application nommée Bisdari, la communauté urbaine du Grand Nancy, la bibliothèque nationale pour diffuser ses collections de manuscrits et de fonds d'archives, les Archives départementales du Val-de-Marne pour la refonte de leur site, etc.

Je vais donc télécharger cette nouvelle version pour me faire une idée des possibilités de Pleade 3.0…à suivre donc.

Quelques précisions apportées le lundi 7 avril

Après avoir testé Pleade 3 (chose que je n’avais pas faite en écrivant le billet précédent qui rendait compte «à chaud» de la journée du 26 mars) je pense être rassuré quant aux possibilités de paramétrages, de configurations et de personnalisations... qui, en réalité, sont les mêmes mais nettement plus faciles avec Pleade 3 qu'elles n'étaient avec les versions précédentes. On doit également être assuré que les sociétés AJLSM et Anaphore, qui ont investi beaucoup de temps, d'énergie et d'argent pour améliorer Pleade ont décidé, malgré tout, de garder l'option initiale d'un logiciel open source.

Il est indéniable de constater que Pleade 3 offre plus de fonctionnalités (plus besoin de configurer le SDX ou les localhost), plus de stabilité, plus de puissance (intégration transparente pour l’utilisateur d’une visionneuse, l’ancien «Navimages»), plus de simplicité (aux oubliettes les différentes phases de «fragmentation»). La pérennité, quant à elle, repose aussi très largement sur ces deux sociétés, et je pense qu’elles ne laisseront pas tout le champ libre à leurs concurrents…

Et tout compte fait, Pleade 3 laisse largement place pour des passionnés, des expérimentateurs, bien que, comme le remarque une réaction «anonyme», il n’a effectivement pas été question de mettre l’intégralité de la documentation en ligne (mais cela concerne d'abord et avant tout, j'ai cru comprendre, la documentation pour développeurs / intégrateurs mais que, comme il a aussi été mentionné lors de cette journée, des institutions pourraient y avoir accès).

J’oubliai encore une particularité de Pleade 3, c’est celle d’intégrer (en plus des instances XML/EAD), des bases documentaires à plat et la possibilité d’organiser les instruments de recherche les uns par rapport aux autres. À tester donc de toute urgence pour se faire une bonne idée de cet outil qui nous fait accéder à la… «troisième dimension» (dixit leur prospectus !)

vendredi 14 mars 2008

Le mystère de Pégomas

Au début du XXe siècle, en 1906, la région cannoise est troublée par les méfaits de bandits qui sèment la terreur aux environs de Pégomas, non loin des bords de la Siagne, non loin du parfum des menthes et des jasmins de Grasse. Ce qui a inspiré Hubert d'Hérouville à écrire "Les bandits fantômes de Pégomas, 1906-1912" aux Annales de la Société scientifique et littéraire de Cannes en 1977-1978 (pages 125-135). Ce lieu commun a également trouvé un écho lors du fameux carnaval de Nice (ici une photographie de Cauvin montrant une scène du carnaval où s'exhibent les bandits déguisés).

Au delà de cette imagerie populaire bon enfant, les faits sont nettement plus graves. Aux Archives nationales, le dossier de cette affaire porte le numéro 1648 A 06 (en BB/18, division criminelle), mais toutes les pièces relatives à l'instruction ou au procès sont conservées aux Archives départementales.

Le dossier en BB/18 contient une centaine de pièces sur des rapports, sur la correspondance entre les autorités constituées, des lettres anonymes, des coupures de presse, etc. Dans l'une d'elle, Hules Bertagna journaliste au "Le Journal", n'hésite pas à titrer le 12 octobre 1906, "Un village terrorisé, le mystère de Pégomas".

Il poursuit "Il y a plus d'un mois, vers onze heures du soir, le village est réveillé en sursaut par le tocsin : c'est la maison Morand au quartier de Saint-Pierre qui brûle. Malgré tous les secours, le feu anéantit l'immeuble. Dix jours après, à la même heure, nouvelle alarme, à l'Ouest cette fois, au quartier du Château. La maison de M. Mul est bientôt détruite par les flammes. Le lendemain, toujours vers onze heures, un immense grenier à foin appartenant au nommé Michel Armanet est la proie du fléau (...) et voilà que deux ou trois jours plus tard, la bastide de M. Joseph Raybaud prend feu à son tour et flambe entièrement (…) puis c'est chez M. Merle. Décidément c'en est trop, etc. (…) le préfet a trouvé aussi que cela avait assez duré et il a dépêché sur les lieux un commissaire spécial adjoint de Nice, M. Cotoni, pour faire une sérieuse enquête et essayer de mettre la main sur ces sinistres gredins."

Entre temps, des coups de feu avaient aussi été tirés sur des habitations…bref c'est la panique et plusieurs agents de police et autres officiers sont dépêchés dans la région. Le rapport de la direction générale des services de recherches judiciaires du 12 janvier 1913 donne la répartition de "ces forces" (3 commissaires de police, 8 inspecteurs, 1 officier de gendarmerie et pas moins d'une cinquantaine de sous-officiers et gendarmes ! ils se relayent toutes les nuits à des postes mixtes).

Plusieurs suspects sont arrêtés, Joseph Goletto, les nommés Maestrelli, Chiapale et les autres, ils sont envoyés devant les tribunaux pour y répondre de 25 crimes d'assassinats, tentatives d'assassinats, incendies volontaires et vols qualifiés mais encore aujourd'hui la vérité reste difficile à prouver puisque toutes les informations ont été clôturées de non-lieu rendues le 30 juin 1914.

vendredi 7 mars 2008

Figures de femmes criminelles

(Charlotte Corday)

Ce matin j'ai assisté à une moitié de colloque (le matin uniquement) sur les figures de femmes criminelles organisé en la Sorbonne.

Il s’agissait de comprendre comment la criminalité féminine a été culturellement forgée jusqu’à nos jours et pourquoi le récit de leurs crimes les transforme-t-il si facilement en monstres ? nous nous sommes en effet toujours nourri de l’image de la femme comme gardienne du foyer traditionnellement assignée à l’épouse et à la mère, un rôle qu’il est dangereux d’enfreindre. Alors comment le déconstruire pour représenter les femmes coupables? Voilà le résumé rapide.

La matinée était sous la responsabilité de Frédéric Chauvaud, grand historien de l'Université de Poitiers. Il parle posément, clairement, d'une voix douce. Le président de séance était Dominique Kalifa. D'abord passe Arlette Farge, historienne qu'on ne présente plus, spécialiste de la criminalité du XVIIIe siècle entre autres mais aussi auteur du délicieux "le goût de l'archive" sorti il y a 15 ans. Ce matin elle nous a présenté "l'espace public de la criminalité féminine", une présentation "pas à pas", "cas par cas". Très intéressant.

Ensuite c'est au tour d'Anne-Emmanuelle Demartini, historienne de Diderot-7, sur "la figure de l’empoisonneuse", elle évoque Violette Nozières, puis la marquise de Brinvilliers, célèbre parmi les célèbres empoisonneuses, exécutée sur la place de grève en 1676, mais aussi Marie Lafarge, condamnée aux travaux forcés à perpétuité par la cour d'assises de la Corrèze et à l’exposition sur la place publique en 1840, et évidemment quand on évoque Marie Lafarge il y a toujours dans le public une question sur un possible "coup monté", une erreur judiciaire, voire un "crime parfait", et ça n'a pas manqué : une vielle dame qui se dit être descendante des Lafarge affirme détenir des informations uniques et inédites sur "l’affaire Lafarge"…(!) ben voyons...!

Allez on continue, voici Anne-Claude Ambroise-Rendu, historienne de Paris X qui nous parle de ces femmes qui trahissent leur sexe, ces "criminelles sexuelles et mères maltraitantes au XIXe-XXe siècles", j'ai retenu que la femme avait un goût prononcé au sang sans doute parce qu'elles en perdent tous les mois et qu'au moment de l'accouchement elle en perdait encore davantage, etc., assez intéressante intervention à vrai dire.

Puis Karine Salomé, historienne de l'Université de Poitiers, évoque la vie des femmes "terroristes", un mot qu'elle a volontairement forgé pour regrouper Charlotte Corday, Germaine Berton et autres femmes coupables de voies de faits sur des personnalités politiques (Marat, Louis-Philippe, etc.).

Enfin Véronique Blanchard, responsable du centre d’exposition "Enfants en justice" à Savigny-sur-Orge, et Jean-Jacques Yvorel, historien, ont clos la matinée sur les "mineures criminelles : portraits croisés XIXe-XXe siècles", vraiment très vivant et bien documenté. Bravo !

Lundi je vais encore assiter à une journée d'études, ça n'arrête pas...là c'est "les hommes et les femmes de l'Université, regards sur quelques itinéraires" (bicentenaire de l'Université oblige).

mercredi 5 mars 2008

Des chutes mortelles

(le phare du Titan dans le Var)


Dans la série des chutes mortelles d'un phare, j'avais déjà signalé le cas de Jean-René Mével, né le 1er janvier 1861 à l’île de Bréhat, gardien du phare des Roches-Douvres, qui s'était fracassé le crâne à la suite d'une chute dans le vide entre le limon et la lisse de l'escalier le 6 janvier 1893 (dossier en F/14/3153), lire cet ancien billet…

Depuis cette trouvaille que Marianne W. m'avait alors fait part, j'ai retrouvé dans les 300 gardiens de phares recensés dans les dossiers de pension du personnel des Travaux publics (XIXe siècle) en F/14/2945 à 3075 et F/14/3077 à 3184, une bonne dizaine de chutes en tout genre.
Tous les accidents ne sont pas dus à des chutes de phares. Ainsi un nommé Marie-Esther-Aimé-Vincent Verrier, éclusier, né le 20 avril 1865 à Ovanches (Haute-Saône), décède le 21 novembre 1898 par suite d'un banal accident de service : il avait fait une chute mortelle en élaguant un arbre aux environs de Rupt-sur-Saône où il demeurait en compagnie de sa femme Emélie-Léonie née Gibrat (ce dossier et les rapports de l'accident sont en F/14/3181).

Les éclusiers et les maîtres de port (avec les gardiens de phares) sont les plus exposés aux chutes. François-Claude Pocard, né le 14 avril 1848 à Pouilly-en-Auxois (Côte-d'Or), éclusier à Chassignelles (Yonne) décède le 4 juillet 1896 d'une chute restée inexpliquée (dossier en F/14/3164). Un autre est piétiné par un bœuf après une chute de cheval en tournée à Oua-Tioli en Nouvelle-Calédonie le 7 juillet 1884 (dossier Denis Reynier, né le 1er mai 1852, F/14/3169).

Les chutes accidentelles et parfois mortelles dans le chenal sont également très courantes, ainsi Alfred-Adolphe Nothias né le 6 mars 1834 à Dieppe décède par suite d'une infirmité résultant de l'exercice de ses fonctions : sa vue de nuit étant considérablement affaiblie par une cataracte, il chuta malencontreusement dans le chenal et décéda quelques jours plus tard, le 22 avril 1905 (dossier en F/14/3157).

Francis-Camille-Ulysse Pomaret, né le 17 février 1842 à Montmeyran (Drôme) décède le 21 avril 1879 d'une pneumonie contractée par suite d'une chute dans un canal lors d'une tournée (F/14/3165).

Pierre Lavallée né le 6 mai 1824 à Gravelines chute du tillac sur le pont d'un navire au cours de manœuvres de port le 20 février 1886 (F/14/3137), de même que Pierre Duran le 16 mars 1882 décède par suite d'une chute en 1881 lors de la construction d'un batardeau à l'écluse à Saint-Géry dans la Haute-Garonne (F/14/3107), etc.

Quant aux gardien de phares, j'en ai recensé quatre (avec notre Jean-René Mével du phare des Roches-Douvres).

Eugène, Marie Grenapin né en 1837, gardien de phare à Saint-Nazaire chute de l'échelle du phare et décède le 15 décembre 1883, son dossier en F/14/3122 contient des témoignages et des rapports en tout genre : il laisse cinq enfants et une veuve.

Blaise, Barthelemy Doucet né le 3 février 1808 à Ramatuelle (Var) chute de 13 mètres de la tour du phare de Camarat (bâti entre 1829 et 1832) et décède le 18 août 1889 (F/14/3104). Aujourd'hui l’accès au phare n’est plus autorisé pour des raisons de sécurité et comme celui des Roches-Douvres, il est entièrement automatisé depuis 1977.

Toujours dans le Var, à Hyères, au phare du Titan, Léon Guérin né le 14 septembre 1873, décède le 10 février 1908 en chutant dans la citerne (F/14/3123). Le phare du Titan est situé sur l'île du Levant au large du département du Var, mais seule une partie de l'île est accessible au public. Autrefois c'était une colonie pénitentiaire pour enfants. Le phare a été construit en 1835, il fut démoli puis reconstruit en 1897. Il mesure environ 10 mètres de haut et comme tous les phares que nous avons visités tout au long de ces dramatiques et mortelles chutes, il a été automatisé en 1984 et ne se visite plus.

lundi 4 février 2008

J'ai incendié le Palais-Royal


(renseignements sur Léopold Boursier)

Voici un dossier de recours en grâce inédit que j'ai trouvé en classant les résidus de documents de la division criminelle en BB/18/1796/1 à 1810 pour les années 1869 à 1889. Il s'agit du dossier de Léopold Boursier, condamné à mort par contumace, le 3 mars 1873 pour insurrection (événements de la Commune) et "incendiaire du Palais-Royal" (c'est à dire les alentours des Tuileries actuelles) dans la nuit du 23 au 24 mai 1871.
Le fichier BB/27/107-109 des grâces de la Commune donne une fiche à son nom, mais le dossier (numéro 1243 S79) ne se trouvait pas dans les sous-séries BB/21 à BB/24 habituellement consacrées aux dossiers de grâce. Son dossier avait été renvoyé à la division criminelle en 1879 lorsque Boursier, alors réfugié à Londres, demanda une amnistie ou "une autorisation de venir passer vers la fin du mois d'avril [1879], huit à dix jours en France pour des intérêts de son commerce…"

L'incendie du Palais-Royal et de ses alentours, fut une perte immense à tout point de vue ! les combats qui faisaient rage dans le quartier empêchèrent les pompiers d'intervenir et l'incendie ne sera complètement éteint que dans la soirée du 25 mai. Tous les bâtiments compris entre la rue de l'Échelle et la porte des Lions au sud étaient ravagés. Seuls ont subsistés le gros œuvre (dont les façades étaient noircies) et l'aile de Flore (resté inachevée). On sait que douze plus tard (en 1883), on décida la démolition complète du château des Tuileries qui sera remplacé par un jardin (le Carrousel) où sont installées aujourd'hui une vingtaine de statues de Maillol encadrées par de jolies haies.

(Les Tuileries après l'incendie), cliché - Wikipédia

Ce sont les archives de l'Agence d'architecture du Louvre et des Tuileries (série 64 AJ) couvrant une période s'étendant de 1848 à 1968 environ, et à travers les études, plans, projets, dessins, photographies, réalisés pendant les travaux de restauration et d'achèvement du Louvre au Second Empire, qui ont permis, des années plus tard, à représenter un précieux témoignage de tous les bâtiments disparus (une partie de la Grande Galerie, les anciens pavillons de Flore et de Marsan, le château des Tuileries, ou encore la bibliothèque du Louvre).

(le jardin des Tuileries aujourd'hui)

Mais revenons à notre incendiaire. Il est né le 25 janvier 1839 à Villeneuve-le-Guyard dans l'Yonne. Il est marchand de vin et avait été condamné une première fois le 11 mai 1865 pour faillite. Au moment des faits, il demeure au 36 de la rue du Temple. Dans la nuit du 23 mai, " il arrive, à minuit, au Palais [-Royal] dans une voiture à quatre roues chargée de bombonnes de pétrole, elle s'arrête sous le vestibule de l'escalier d'honneur (…) à 4h du matin, Boursier fait signe [aux fédérés] que tout est prêt [on avait répandu du pétrole sur les meubles, les lustres, etc.] et que le Palais va être incendié, etc.".
Condamné à mort par contumace, Boursier se réfugie à Londres, au 25 de la New Castle Street où il exerce la profession de "theatrical jeweller and armourer" (j'ignore ce que c'est comme profession)…il revient donc en France en 1879 et, curieusement, est amnistié par la loi du 14 juillet 1880 qui pourtant fut une loi assez restrictive puisqu'elle excluait les condamnés à mort ou aux travaux forcés pour les crimes d'incendie ou d'assassinat, les condamnés qui n'avaient pas fait l'objet d'une commutation de leur peine en une peine de déportation, de détention ou de bannissement, etc. Au reste, la grande majorité des combattants de la Commune n'accède pas au statut de citoyens, les Communards sont restés des individus "condamnés pour avoir pris part à des événements insurrectionnels" et ne seront jamais remboursés de leurs frais de justice, sans compter les milliers de morts, fusillés ou massacrés avec ou sans jugement…

Cruelle page d'histoire…